Tibet secret

Lorsque nous fîmes nos deux voyages [en 1937 et 1948], le Tibet était un pays effectivement indépendant, dirigé par une forme de gouvernement insolite, à la fois théocratique et féodal. Sous bien des aspects, il constituait alors le fossile vivant le plus important d'une société que nous pourrions vaguement qualifier de médiévale. Il n'y avait ni routes, ni chemins de fer, ni véhicules, ni terrains d'aviation ; celui qui voulait voyager se déplaçait à pied ou à cheval ; il n'existait d'autres sources d'énergie que les muscles de l'homme ou ceux de l'animal ; la médecine était traditionnelle ; les villes étaient rares, les abbayes et les châteaux nombreux ; l'artisanat prospérait, mais parler d'industrie eût été présomptieux ; la majeure partie de la population vivait d'élevage, d'agriculture, d'échanges commerciaux. Nobles et religieux se partageaient le pouvoir ; la foi, une forme particulière de bouddhisme organisé en Église, dont le chef était le dalaï-lama, dominait tous les aspects de la vie ; l'art, immobile comme l'art byzantin des moines du mont Athos, s'exprimait en des images immuables exécutées avec une habileté extraordinaire et une inspiration innocente.

Pour différentes raisons que nous connaissons tous, nous sommes tellement persuadés que le bonheur dépend de l'efficacité du fonctionnement du verbe avoir (posséder puis-je me permettre ici de faire référence à Fromm ?) qu'un monde de ce type nous apparaît instinctivement comme « barbare », « funeste », « horripilant ». Il est certain que là-bas, le verbe avoir était réduit au minimum, mis en veilleuse en quelque sorte. Même les nobles et le petit nombre de riches ne ressemblaient, selon notre paramètre, qu'à de petits bourgeois au budget plutôt serré ou à de modestes propriétaires terriens. Comment cette pénurie indiscutable sur le versant du verbe avoir se reflétait-elle sur celui du verbe être ? Je reviendrai plus tard sur ce sujet, évidemment très complexe, mais je voudrais dès à présent livrer un témoignage sûr, explicite, sur lequel je n'eus et je n'ai aujourd'hui encore aucun doute: les Tibétains me semblèrent en grande majorité des gens sereins et heureux. Je le voyais non seulement dans leurs visages souriants, dans l'accueil presque toujours cordial et joyeux qu'hommes, femmes, jeunes et vieux de toutes classes nous réservaient, mais je le sentais aussi physiquement, si je puis dire, dans l'air qui résonnait constamment - surtout là où les gens travaillaient - de chants. Chants des femmes qui battaient de leurs mains l'argile qui, en séchant, durcissait pour ensuite former les toits des maisons ; chants des paysans à la charrue ; chants des nomades qui conduisaient leurs yacks ; chants des artisans qui rabotaient, tissaient, peignaient ; chants des marchands ; chants des mamans avec leurs enfants dans le dos. Là où il y avait le plus de réserve, là où l'on pouvait rencontrer quelquefois des mines sérieuses ou des gestes un peu durs, c'était chez les moines, surtout chez ceux qui comptaient.

Tibet secret - Fosco Maraini